Johan de Boose

Poésie (français)


VINGT HIVERS



Vingt hivers durant je vis sous les ailes.

Le froid est là comme une maison, et dans la chambre

De mon père j'écoute depuis toujours

La voix familière qui veut faire surgir

Image après image du métal de mon coeur

Echauffé. Le froid fait siffler les mots,

Quand la vie coup après coup est plongée

Dans l'incertitude glacée

Du temps, où le garçon se perd.

Plus de langue pour la langueur de l'airain,

Seulement pour les soubresauts d'un récit éteint.

Vingt hivers durant je fais pousser mes ailes.

Le soleil fait plier même le métal le plus dur.

Il me faut m'immerger dans l'eau.



Vingt hivers pour sentir la neige

Brûler. Une poudre ardente et verticale qui colle

Sur les troncs. Je suis là, me débattant encore

Dans l'étranglante étreinte de la langue,

De la blanche volupté entre les lignes,

Du vent qui accomplit ces merveilles,

De l'espoir que des escargots laisseront des traces

Sur les dalles, et de la mort que je m'invente

Pour ne pas devoir vivre avec un vide.

La main maternelle apaisera-t-elle la fièvre?

Le doigt de mon père montre: rien n'est

Encore perdu: les araignées meurent de froid

Et les jours allongent. Buts inversés.

Allongé j'attends, je grandis en silence.



Vingt hivers durant nous sommes là, estimant

La distance à la lune, mon père avec une longue-vue,

Moi, acharné, à l'oeuil nu et à la main

Comme un peintre. Lui veut mesurer, moi vérifier.

Quand j'aurai son âge, je saurai:

L'ardeur, la floraison, le but sauvage et aveugle,

Ce qu'est le fardeau et comment oublier enfin,

Comment cueillir les jours, faire passer le goût

Des villes nocturnes, des mots figés.

Nous sommes là, attendant le métérorite

Qu'on nous a promis, et tout ce que nous entendons

Est le signe convenu pour rire, mais

Nous n'arrivons pas à rire. Ensemble, nous nous avérons

Capables d'aller plus loin, plus profond que la lune.



Vingt hivers j'ai dans un coffre

Au grenier vingt ans gardé.

Ce que gosse ignorant je savais

Je l'ai avec du camphre épargné sur le temps.

L'ardeur est toujours moins présente.

Là où elle survient, elle est en flammes

Et contagieuse. Je ne sais plus combien de fois

J'ai semé l'ancienne blessure avec soin

Sur la roche, et je me perds dans le vide

De velours du coffre dans la soupente.

De l'avenir soufflent les souvenirs,

A travers la lumière perce la pénombre.

Sur la roche lisse, l'enfant découvre

L'homme en moi que je ne trouve pas.



Vingt hivers la terre tourne autour de mon axe.

La nuit, j'entends dans l'appel à une douce vengeance

- pariade du vent et des peupliers -

L'augure lu le matin sur le mur du jardin.

Que puis-je d'autre que mentir la vérité?

Le froid mord et se niche déjà dans mon corps

Muant et nu. L'arme imaginaire du garçon a été

Saisie, l'armure de l'homme n'est pas encore forgée.

Si plus tard dans le ciel des branches enflammées s'élancent

Follement vers la terre, ma réponse ne sera pas prête.

Où est la magie de la rime sanglante?

Je suis là, jouant esseulé avec mon coeur enflammable.

Je suis là, m'ennuyant à la veille de la guerre.

Où est la femme que j'aimerais tant être?



Traduction: Jan H. Mysjkin

Copyright: Johan de Boose



LA LIBERTE DE SE TAIRE


Cheminer mille milles avec des pieds

De verre et muet comme un moine

Au coeur du vieux vieux siècle.

Arpenter

Les limites d'un royaume invraisemblable,

Ici et là planter

Un pieu, entendre s'éteindre les langues.

Dormir dans l'oriel d'une ferme

Savoir que les champs s'embrasent,

Qu'on a dans l'abattoir

Du sang jusqu'au genou.

S'éveiller dans le froid vivifiant.

Casser le vert. Te laver les pieds

Dans la Mer Noire.



C'est terre interdite, emmurée

Dans la peur.

Nous arrivons dans la pénombre

Comme à la dérive,

Personne ne nous attend.

Nous dormons sur la muraille,

Abandonnons pain et bottes,

Perdons jusqu'à notre nom.

En cette nuit qui s'éternise nous rêvons

D'une main qui

Apaise la fièvre ou qui étrangle.

Demain - en compagnie des jeunes corneilles,

Demain - plus dénudés que le premier homme,

Demain nous mettons l'angoisse entre parenthèses.

Nous supplierons, mais il est trop tard.

Nous parcourrons des routes interdites

A travers l'air de braise et la brume

Vers la baraque en planches

Pleine de viande de bouc et de levain.

Nous veillerons auprès du mur plein

D'impacts de balles de la dernière guerre,

Près de la fenêtre d'où quelqu'un agite

Le drapeau étoilé de l'Europe,

Ou une carabine chargée.



Traduction: Michel de Rongé

Copyright: Johan de Boose