Poésie (français)
VINGT HIVERS
Vingt hivers durant je vis sous les ailes.
Le froid est là comme une maison, et dans la chambre
De mon père j'écoute depuis toujours
La voix familière qui veut faire surgir
Image après image du métal de mon coeur
Echauffé. Le froid fait siffler les mots,
Quand la vie coup après coup est plongée
Dans l'incertitude glacée
Du temps, où le garçon se perd.
Plus de langue pour la langueur de l'airain,
Seulement pour les soubresauts d'un récit éteint.
Vingt hivers durant je fais pousser mes ailes.
Le soleil fait plier même le métal le plus dur.
Il me faut m'immerger dans l'eau.
Vingt hivers pour sentir la neige
Brûler. Une poudre ardente et verticale qui colle
Sur les troncs. Je suis là, me débattant encore
Dans l'étranglante étreinte de la langue,
De la blanche volupté entre les lignes,
Du vent qui accomplit ces merveilles,
De l'espoir que des escargots laisseront des traces
Sur les dalles, et de la mort que je m'invente
Pour ne pas devoir vivre avec un vide.
La main maternelle apaisera-t-elle la fièvre?
Le doigt de mon père montre: rien n'est
Encore perdu: les araignées meurent de froid
Et les jours allongent. Buts inversés.
Allongé j'attends, je grandis en silence.
Vingt hivers durant nous sommes là, estimant
La distance à la lune, mon père avec une longue-vue,
Moi, acharné, à l'oeuil nu et à la main
Comme un peintre. Lui veut mesurer, moi vérifier.
Quand j'aurai son âge, je saurai:
L'ardeur, la floraison, le but sauvage et aveugle,
Ce qu'est le fardeau et comment oublier enfin,
Comment cueillir les jours, faire passer le goût
Des villes nocturnes, des mots figés.
Nous sommes là, attendant le métérorite
Qu'on nous a promis, et tout ce que nous entendons
Est le signe convenu pour rire, mais
Nous n'arrivons pas à rire. Ensemble, nous nous avérons
Capables d'aller plus loin, plus profond que la lune.
Vingt hivers j'ai dans un coffre
Au grenier vingt ans gardé.
Ce que gosse ignorant je savais
Je l'ai avec du camphre épargné sur le temps.
L'ardeur est toujours moins présente.
Là où elle survient, elle est en flammes
Et contagieuse. Je ne sais plus combien de fois
J'ai semé l'ancienne blessure avec soin
Sur la roche, et je me perds dans le vide
De velours du coffre dans la soupente.
De l'avenir soufflent les souvenirs,
A travers la lumière perce la pénombre.
Sur la roche lisse, l'enfant découvre
L'homme en moi que je ne trouve pas.
Vingt hivers la terre tourne autour de mon axe.
La nuit, j'entends dans l'appel à une douce vengeance
- pariade du vent et des peupliers -
L'augure lu le matin sur le mur du jardin.
Que puis-je d'autre que mentir la vérité?
Le froid mord et se niche déjà dans mon corps
Muant et nu. L'arme imaginaire du garçon a été
Saisie, l'armure de l'homme n'est pas encore forgée.
Si plus tard dans le ciel des branches enflammées s'élancent
Follement vers la terre, ma réponse ne sera pas prête.
Où est la magie de la rime sanglante?
Je suis là, jouant esseulé avec mon coeur enflammable.
Je suis là, m'ennuyant à la veille de la guerre.
Où est la femme que j'aimerais tant être?
Traduction: Jan H. Mysjkin
Copyright: Johan de Boose
LA LIBERTE DE SE TAIRE
Cheminer mille milles avec des pieds
De verre et muet comme un moine
Au coeur du vieux vieux siècle.
Arpenter
Les limites d'un royaume invraisemblable,
Ici et là planter
Un pieu, entendre s'éteindre les langues.
Dormir dans l'oriel d'une ferme
Savoir que les champs s'embrasent,
Qu'on a dans l'abattoir
Du sang jusqu'au genou.
S'éveiller dans le froid vivifiant.
Casser le vert. Te laver les pieds
Dans la Mer Noire.
C'est terre interdite, emmurée
Dans la peur.
Nous arrivons dans la pénombre
Comme à la dérive,
Personne ne nous attend.
Nous dormons sur la muraille,
Abandonnons pain et bottes,
Perdons jusqu'à notre nom.
En cette nuit qui s'éternise nous rêvons
D'une main qui
Apaise la fièvre ou qui étrangle.
Demain - en compagnie des jeunes corneilles,
Demain - plus dénudés que le premier homme,
Demain nous mettons l'angoisse entre parenthèses.
Nous supplierons, mais il est trop tard.
Nous parcourrons des routes interdites
A travers l'air de braise et la brume
Vers la baraque en planches
Pleine de viande de bouc et de levain.
Nous veillerons auprès du mur plein
D'impacts de balles de la dernière guerre,
Près de la fenêtre d'où quelqu'un agite
Le drapeau étoilé de l'Europe,
Ou une carabine chargée.
Traduction: Michel de Rongé
Copyright: Johan de Boose